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· 6 min de lecture#produit#méthode#stratégie

Écrire une feuille de route qui survit à trois mois

A

Alban

Product manager & product owner

En bref

Comment construire une feuille de route produit réaliste et utile ?

En la structurant par horizons plutôt que par dates. Le trimestre en cours est engageant et détaillé ; le suivant est une intention par thème ; au-delà, ce sont des problèmes à résoudre, sans solution ni date. Une feuille de route qui promet des fonctionnalités datées à douze mois est fausse le jour où elle est publiée, et son principal effet est de détruire la confiance quand la réalité s'en écarte. Ce qui doit rester stable, ce sont les objectifs ; ce qui doit bouger, ce sont les moyens de les atteindre.

La plupart des feuilles de route que je vois ont le même défaut : elles promettent des fonctionnalités précises à des dates précises sur douze mois. Elles sont fausses dès leur publication, et tout le monde le sait — y compris ceux qui les demandent.

Le problème n’est pas de planifier. C’est de planifier au même niveau de détail à trois mois et à un an.

Structurer par horizons

Trois niveaux, avec des engagements différents. C’est la seule structure que j’ai vue tenir dans la durée.

Le trimestre en cours — engageant. Une liste de ce qui sera livré, découpée, estimée, avec des responsables. C’est le seul horizon où l’on s’engage sur du contenu. Il doit rester stable : si son contenu change tous les quinze jours, ce n’est pas une feuille de route, c’est une liste de tâches.

Le trimestre suivant — une intention. Des thèmes, pas des fonctionnalités. « Améliorer le parcours de saisie mobile », « ouvrir l’accès aux partenaires ». Pas de dates, pas de découpage. On sait ce qu’on veut traiter, pas encore comment.

Au-delà — des problèmes. Pas de solutions. « Les utilisateurs perdent du temps à retrouver un dossier », « nous ne savons pas mesurer la qualité de service ». Formuler un problème plutôt qu’une solution laisse la porte ouverte à une meilleure réponse — et évite de s’être engagé sur une fonctionnalité qui ne sera peut-être pas la bonne.

Cette structure a un avantage inattendu : elle rend visible ce qu’on ne sait pas encore, au lieu de le masquer derrière une fausse précision.

Ce que la feuille de route doit contenir en plus des sujets

Trois éléments manquent presque toujours, et ce sont eux qui rendent le document utile plutôt que décoratif.

L’objectif visé, pas la fonctionnalité. « Réduire de moitié le temps de saisie d’un compte rendu » plutôt que « ajouter la reconnaissance vocale ». Le premier permet d’évaluer si on a réussi ; le second permet seulement de constater qu’on l’a fait.

Ce qui n’est pas prévu. Une section « pas au programme cette année », explicite. Elle évite que chacun suppose que son sujet est quelque part dans la liste. C’est la partie la plus lue de mes feuilles de route, et celle qui déclenche les conversations les plus utiles.

La capacité disponible. Combien de personnes, sur quelle durée. Sans ce chiffre, la feuille de route est une liste de souhaits, et rien n’empêche d’y ajouter indéfiniment.

Réserver de la place pour ce qui n’est pas prévu

Une feuille de route qui remplit 100 % de la capacité est fausse. Toujours.

Il y aura des corrections, des demandes réglementaires, des urgences commerciales et des sujets techniques qui ne peuvent pas attendre. Ne pas les prévoir ne les empêche pas d’arriver — cela garantit seulement que chaque arrivée fera dérailler le plan.

Ce que je réserve, sur la base de ce que j’observe : environ 20 % pour les corrections et les imprévus, et 10 à 15 % pour l’entretien technique — montées de version, dette identifiée, outillage.

Ces pourcentages ne sont pas une norme, ils se calibrent sur l’historique de l’équipe. Ce qui compte est qu’ils soient affichés, plutôt que consommés en silence sur le dos des sujets promis.

Photo : Matt Bango — licence CC0.

La faire vivre sans la renier

Une feuille de route se révise. La question est de savoir à quel rythme et selon quelle règle.

Ce que je fais : une revue par trimestre, à date fixe, où l’on ferme le trimestre écoulé, où le trimestre suivant devient engageant et où l’on ajoute un horizon lointain.

Entre deux revues, le trimestre en cours ne change que pour une raison majeure — et un changement signifie qu’on retire quelque chose d’équivalent. Cette règle simple est ce qui donne sa valeur à l’engagement : sans elle, l’horizon engageant ne l’est pas.

Une chose que j’ai apprise à faire et qui coûte peu : conserver les versions précédentes, et présenter les écarts. « Voici ce que nous avions annoncé, voici ce qui a été fait, voici pourquoi l’écart. » C’est inconfortable une fois, et cela construit la crédibilité du document mieux que n’importe quelle précision de planification.

Photo : domaine public (CC0).

Les quatre erreurs que je vois le plus

Confondre feuille de route et arriéré. L’arriéré contient tout, y compris des demandes de détail. La feuille de route contient les quelques sujets qui comptent — une dizaine par trimestre, pas soixante. Si elle ne tient pas sur une page, elle ne sera pas lue.

Y mettre uniquement du fonctionnel. Les sujets techniques, la performance et l’entretien n’apparaissent nulle part, donc ne sont jamais arbitrés, donc ne sont jamais faits. Ils doivent y figurer comme les autres, avec leur bénéfice exprimé en termes compréhensibles.

Une feuille de route par client. Sur un produit vendu à plusieurs clients, promettre à chacun son propre plan revient à en promettre trois fois plus qu’on ne peut faire. Il en faut une seule, partagée, où chacun voit où se situe son sujet.

Ne jamais rien enlever. Un sujet qui glisse de trimestre en trimestre depuis un an n’est pas prioritaire. Le retirer explicitement est plus honnête que de le laisser figurer, et cela allège la conversation.

Comment j’arbitre entre deux sujets qui semblent aussi importants

C’est la situation la plus fréquente au moment de construire un trimestre : deux sujets légitimes, une seule capacité.

Je les compare sur trois axes, dans cet ordre.

Combien de personnes sont concernées, et à quelle fréquence. Un irritant quotidien pour quarante personnes pèse plus lourd qu’un problème mensuel pour trois, même si le second est plus visible en réunion.

Ce qu’on apprend en le faisant. Un sujet qui lève une incertitude — sur un usage, sur une faisabilité, sur un marché — a une valeur supérieure à son bénéfice direct, parce qu’il rend les décisions suivantes meilleures. C’est l’argument le plus sous-utilisé dans les arbitrages.

Ce qui se passe si on attend un trimestre. Certains sujets se dégradent avec le temps : une obligation réglementaire datée, une dépendance en fin de support, un contrat qui arrive à échéance. D’autres attendront très bien. Cette question départage souvent deux sujets d’égale valeur.

Ce que je n’utilise pas comme critère : qui demande. Ce n’est pas un principe moral, c’est une question de fonctionnement — dès qu’un produit priorise selon le niveau hiérarchique du demandeur, tout le monde le comprend en quelques semaines, et les demandes remontent systématiquement d’un cran.

Le test que j’applique avant de la publier

Une question, posée à quelqu’un qui n’a pas participé à sa rédaction : « qu’est-ce qu’on ne fera pas ce trimestre ? »

Si la personne sait répondre, le document remplit son rôle : il exprime des arbitrages. Si elle ne sait pas, c’est que la feuille de route est une liste d’intentions, et elle ne servira ni à décider ni à expliquer.

Une feuille de route utile n’est pas celle qui promet le plus. C’est celle qui permet de dire non à quelque chose, en montrant pourquoi.

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