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· 7 min de lecture#data#restitution#méthode

Construire un tableau de bord que les gens utilisent vraiment

J

Julie

Data analyst

En bref

Pourquoi les tableaux de bord ne sont-ils pas utilisés, et comment en concevoir un qui le soit ?

Parce qu'ils répondent à la question « que peut-on afficher ? » au lieu de « quelle décision faut-il prendre ? ». Un tableau de bord utilisé tient sur un écran, comporte cinq à sept indicateurs maximum, affiche systématiquement une référence de comparaison, et se rattache à une réunion existante. S'il ne change aucune décision, il ne sera pas consulté — quelle que soit sa qualité graphique.

J’ai construit des tableaux de bord magnifiques que personne n’a ouverts. J’ai construit des tableaux de bord franchement laids que des équipes consultent tous les lundis depuis deux ans.

La différence n’a jamais été graphique. Elle tient à une question posée — ou non — au départ.

La question de départ

La mauvaise : « quelles données avons-nous, et comment les afficher ? » Elle produit des pages denses, exhaustives et inertes.

La bonne : « quelle décision cette page doit-elle permettre de prendre, et par qui ? »

Si personne ne sait répondre, le tableau de bord ne servira pas. Ce n’est pas grave — mais autant s’en rendre compte avant de le construire, plutôt qu’après.

Cette question a un effet secondaire utile : elle fait apparaître qu’un même écran ne peut pas servir un directeur, un chef d’équipe et un opérationnel. Ce ne sont pas les mêmes décisions, donc ce ne sont pas les mêmes indicateurs, ni la même fréquence.

La règle des cinq à sept

Un tableau de bord doit tenir sur un écran, sans défilement, avec cinq à sept indicateurs au maximum.

Cette contrainte paraît arbitraire. Elle ne l’est pas : au-delà, le regard n’a plus de point d’entrée, et l’utilisateur ne sait plus par où commencer. Un écran chargé donne l’impression du sérieux et produit de l’inaction.

La contrainte a un autre mérite : elle force l’arbitrage. Quand il faut choisir sept indicateurs, la discussion sur ce qui compte vraiment a enfin lieu — et c’est souvent la conversation la plus utile du projet.

Si vous en avez trente, vous n’avez pas un tableau de bord, vous avez un export. Ce n’est pas la même chose et cela ne s’utilise pas de la même façon.

Un chiffre seul ne dit rien

« 847 dossiers traités. » Est-ce bien ? Personne ne peut le dire.

Un indicateur n’a de sens que comparé à quelque chose. Trois références possibles, à choisir selon l’usage :

La période précédente. Utile pour détecter une inflexion, trompeur en cas de saisonnalité — comparer décembre à novembre n’a souvent aucun sens.

La même période l’an dernier. Neutralise la saisonnalité, mais suppose que l’activité soit comparable d’une année sur l’autre.

Un objectif. La comparaison la plus parlante quand un objectif existe réellement. Inventer un objectif pour faire joli est en revanche le meilleur moyen de décrédibiliser la page.

Ma règle : aucun chiffre sans référence. Si aucune référence n’a de sens, c’est probablement que l’indicateur lui-même n’en a pas.

Photo : Marc Chouinard — licence CC0.

Choisir la bonne forme

Quelques principes que j’applique sans y déroger :

Une évolution dans le temps se lit sur une courbe. Jamais sur un histogramme quand il y a plus de dix points : le regard ne suit pas.

Une comparaison entre catégories se lit sur des barres horizontales, triées par valeur. Le tri par ordre alphabétique est un réflexe et une erreur : il oblige à chercher le maximum au lieu de le voir.

Une proportion se lit sur une barre empilée, pas sur un camembert — au-delà de trois parts, un camembert devient illisible, et l’œil compare mal les angles.

Une valeur unique et importante s’affiche en très gros, avec sa référence en petit juste en dessous. C’est le format le plus efficace qui existe, et le plus sous-utilisé.

Et un principe négatif : pas de jauge, pas de compteur de vitesse. Ils occupent beaucoup de place pour transmettre un seul nombre, et l’échelle est presque toujours arbitraire.

Le rattacher à un moment

C’est le point que j’ai mis le plus longtemps à comprendre, et le plus décisif.

Un tableau de bord n’est pas consulté spontanément. Il est consulté s’il est rattaché à un rituel existant : la réunion d’équipe du lundi, le point commercial du mardi, le comité mensuel.

Concrètement, cela veut dire que la conception ne s’arrête pas à l’écran. Il faut décider qui l’ouvre, quand, et ce qu’il en fait. Sans ce rattachement, même un excellent tableau de bord est consulté trois semaines puis oublié.

Le meilleur signe de réussite que je connaisse : quelqu’un projette la page en réunion au lieu d’avoir préparé des diapositives. Cela signifie qu’il lui fait confiance en direct, devant les autres.

Photo : Negative Space — licence CC0.

Ce qui tue un tableau de bord

Une donnée périmée. Un chiffre daté de trois semaines, et l’utilisateur retourne à son tableur pour toujours. Afficher la date de dernière mise à jour est non négociable, même quand tout va bien — surtout quand tout va bien, parce que c’est ce qui rend l’information crédible le jour où ça coince.

Un chiffre contesté et non tranché. Un seul indicateur sur lequel un service dit « ce n’est pas ce que je compte » suffit à jeter le doute sur toute la page. Mieux vaut retirer l’indicateur que laisser le désaccord s’installer.

Le manque de contexte. Une baisse s’explique parfois par un jour férié ou un changement de process. Prévoir un espace de commentaire, même manuel, évite de refaire l’enquête chaque mois.

Photo : Helloquence — licence CC0.

Le piège du tableau de bord unique

Une demande revient souvent : « on voudrait un tableau de bord pour toute l’entreprise ».

C’est une impasse, et pour une raison simple : un directeur regarde une tendance sur douze mois, un chef d’équipe regarde la semaine en cours, un opérationnel regarde sa file du jour. Trois horizons, trois niveaux de détail, trois fréquences de consultation.

Vouloir les servir sur le même écran produit un compromis qui ne convient à personne : trop détaillé pour la direction, trop agrégé pour l’opérationnel.

Ce que je fais à la place : une page par public, alimentées par les mêmes définitions. Les chiffres se recoupent — c’est le point important — mais chacun voit ce dont il a besoin, à sa maille.

Cela paraît plus lourd. C’est en réalité plus rapide, parce que chaque page est simple et se construit en quelques jours.

Les indicateurs qui poussent au mauvais comportement

Un point que je soulève systématiquement, et qui dépasse la technique.

Un indicateur affiché devient un objectif, et un objectif change les comportements — y compris de façon indésirable. Afficher le nombre de dossiers traités par personne fait monter le nombre de dossiers traités : les gens commencent par les plus simples et laissent les cas difficiles s’accumuler.

Ce n’est pas de la mauvaise volonté, c’est mécanique. Toute mesure utilisée comme cible finit par être optimisée pour elle-même.

Deux précautions que j’applique. Ne jamais afficher un indicateur de volume individuel sans un indicateur de qualité à côté. Et se demander, avant de publier, comment quelqu’un pourrait faire monter ce chiffre sans faire mieux son travail. Si la réponse vient facilement, il faut changer d’indicateur.

Ce que je mets toujours, quel que soit le sujet

Trois éléments figurent sur chacun de mes tableaux de bord, et je ne négocie pas là-dessus.

La date et l’heure du dernier rafraîchissement, en évidence. C’est ce qui permet à un utilisateur de savoir s’il peut citer le chiffre en réunion.

Le nombre de lignes sur lequel porte le calcul. Un indicateur qui passe subitement de 4 000 à 900 enregistrements signale une rupture d’alimentation, pas une chute d’activité. Sans ce compteur, on interprète une panne technique comme un effondrement commercial.

Un lien vers la définition. Un clic pour savoir ce que recouvre exactement le chiffre. C’est ce qui évite que la question revienne à chaque réunion — et cela renvoie au travail de lexique, sans lequel rien de tout cela ne tient.

Par où je commence, concrètement

Un atelier d’une heure avec les futurs utilisateurs. Une seule question : « la semaine dernière, quelle décision avez-vous prise, et de quoi auriez-vous eu besoin pour la prendre plus vite ou mieux ? »

Les réponses donnent la liste des indicateurs. Elles sont toujours plus courtes que la liste qu’on aurait imaginée — et infiniment plus utiles.

Ensuite, je construis une maquette statique, sur des chiffres inventés, et je la montre. Il est beaucoup moins coûteux de découvrir à ce moment-là qu’un indicateur ne sert à rien qu’après avoir construit toute la chaîne de données qui l’alimente.

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